صدور الطبعة الفرنسية
لكتاب “سعيد عقل إن حكى”
معرض الكتاب الفرنسي- البيال

Invitation Said Akl

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Mon expérience avec Saïd Aql

Un auteur problématique

Hind Adib

 

                La parution de la version française du livre du poète Henri Zoghaib, Said Aql, est à l’origine de cette rencontre aujourd’hui. J’ai trouvé que, pour ma part, la meilleure façon de participer à cette causerie serait d’apporter ma propre expérience de chercheure sans pour cela tomber dans l’académisme et dans l’érudition mal placée.

                Je vous demanderai de me suivre, pour quelques minutes, dans cet itinéraire qui m’a conduit à Saïd Aql et de découvrir les problèmes que j’ai dû envisager.

                Mon expérience avec Saïd Aql est à la fois littéraire et humaine. J’ai pu me rapprocher d’un grand poète, et aussi d’un homme d’une rare transparence. Cette expérience s’est étalée sur 15 années de travaux sur son œuvre : 5 ans pour rédiger une  première thèse, 10 ans pour terminer une seconde. A cela s’ajoutent des cours universitaires, des conférences, des participations à des colloques et séminaires, des articles de recherches qui tous avaient pour thème : la poésie de Saïd Aql.

                Ces travaux ont fini par me conduire à la découverte de sa poésie et aussi de certains aspects de sa personnalité.A cette époque, Libanais et Arabes étaient divisés autour de son œuvre et de sa personne. Aussi me trouvais-je tiraillée entre deux vagues : une vague de sympathisants inconditionnels, et une autre vague qui mettait en doute la valeur même de son œuvre. Cependant j’ai aussitôt remarqué que ces opinions différentes voire opposées étaient toutes de nature idéologique. Au fait, Saïd Aql avait lui-même empreint sa poésie d’une forte charge idéologique centrée sur une certaine vision du Liban, terre d’un patrimoine historique millénaire dépassant la conception « arabiste » qui l’emprisonnait dans le cadre d’une histoire arabo-islamique. Et sa pièce « Qadmus » (1944) avait incarné cette idée à une période où le Liban venait d’accéder à l’indépendance.

                Dans ce chemin me conduisant vers lui, j’ai dû résister à beaucoup depréjugés etidées préétablies relatifs à sa personne et à son œuvre. Pour moi, ce chemin n’était pas facile à prendre, surtout que je vivais à l’instar de tous les libanais de ma génération, et malgré le caractère purement littéraire de ma spécialisation, à une époque où une forte polarisation nous divisait en deux tendances : unetendance appartenant au courant d’un « arabisme » expansif aux couleurs socialisantes et nationalistes ; et une autre attachée à un « libanisme » renfermé qui ne cachait pas son hostilité à toute intégration à une Umma à caractère islamique prédominant.

                Saïd Aql était l’un des théoriciens, sinon le théoricien, de ce « libanisme », et voulait un Liban se distinguant de son environnement arabe et s’en différenciant aux niveaux de l’histoire, des coutumes et des valeurs. Dans cet itinéraire qu’il s’est choisi, on distingue deux moments importants : « Qadmus » et « Yara ». Avec « Qadmus » (pièce de théâtre), il souligne la particularité de la « libanité » avec ses composantes mythiques et mythologiques ; avec « Yara », un recueil de poèmes, il annonce un projet ambitieux et dangereux à la fois en adoptant la langue libanaise pour laquelle il avait forgé un alphabet spécifique inspiré du latin après y avoir introduit quelques modifications. Toutefois, et malgré son projet idéologique (la langue et l’alphabet libanais), Saïd Aql a continué à publier des recueils en arabe littéral, une langue que peu de Libanais ou Arabes maitrisaient comme lui. Ainsi, il s’est imposé comme poète arabe par excellence.

                A travers mes travaux, j’ai pu découvrir deux qualités qui caractérisent Saïd Aql :

–          1) une forte capacité de création artistique : images, métaphores, maitrise de la versification, et une esthétique stylistique d’une extrême transcendance… c’est justement cet apport qui m’a permis de définir la place qu’il occupe dans le mouvement de la rénovation et de la modernité arabes. Il fut sans conteste l’un des éminents collaborateurs, sinon l’un des pionniers, solitaire il faut le dire, de la modernité poétique.

–          2) une vision toute particulière du Liban, de sa mission et de son rôle.

Si le premier point est d’une grande évidence, et personne aujourd’hui n’ose contester ce que le patrimoine poétique arabe moderne et contemporain doit à la poésie de Saïd Aql ; le second point est plutôt problématique surtout que beaucoup de libanais – et personnellement j’étais de ceux-là –  partaient, et certains continuent à le faire, des prises de position politiques et idéologiques de Saïd Aql pour exprimer leur opinion, positive ou négative, sur sa poésie.

Dans mes débuts, je n’étais pas de ceux qui approuvaient les idées de Saïd Aql quant à la langue et au Liban. Comme beaucoup de libanais de ma génération, je voyais dans sa poésie une expression littéraire de ses préjugés idéologiques. Pour nous, cette expression affaiblissait la place et la valeur de sa poésie. Et lorsque me fut proposé le sujet de ma thèse,  je n’ai pu facilement l’accepter. Mais face à l’insistance de mon patron de thèse, j’ai fini par acquiescer, mais un peu malgré moi.

Il me fallait au départ me convaincre moi-même et ensuite convaincre mes amis qui étaient tous opposés aux thèses linguistiques et politiques de Saïd Aql. A cette époque l’« arabisme » envahissait nos pensées et notre conscience, et la poésie palestinienne engagée constituait le modèle et le critère selon lequel on évaluait toute poésie et toute littérature. Mais ma lecture des grandes œuvres littéraires du monde m’avait appris à distinguer, chez un auteur, œuvre littéraire et prises de position idéologiques. Et les exemples ne manquent pas : Balzac le royaliste en un siècle où le républicanisme était prédominant,Céline le collaborateur, Aragon le communiste soviétique, etc.

                Aussi ai-je commencé par discerner ce qui en Saïd Aql revenait à son œuvre littéraire et ce qui était relatif à ses positions idéologiques et politiques. Cela m’a aidé à découvrir chez lui les fondements de la « libanité » ou de l’« idée libanaise ». Au fait Saïd Aql n’était pas un « libaniste » vulgaire, et son « libanisme » n’avait rien de superficiel. Son « libanisme », il l’avait minutieusement forgé, avec force références historiques et une panoplie de récits et de mythes, tout comme les « Arabistes » avaient construit l’idée de l’« arabisme » à l’aide de repères renvoyant à l’histoire, à la littérature et à la civilisation. Saïd Aql s’était imposé la tâche de reconstituer les fondements et les racines historiques, mythologiques et anthropologiques de cetEtat, le Liban, né au lendemain de l’effondrement de l’empire ottoman.

                Dans cette aventure menant à l’idée d’un Liban bien enracinée dans la réalité et la conscience, il n’était pas le seul. Beaucoup d’autres écrivains – peut-être moins bruyants et plus discrets – avaient essayé de dessiner les contours et les constituants de cette patrie. J’en cite en exemple Amin Al-Rihani qui, se promenantsur les chemins et les sentiers des villages du Liban, couchait sur le papier ses observations qui paraitrons dans un livre intitulé « Le cœur du Liban », car il était conscient que pour qu’un pays existe, dans la réalité et dans la conscience, il devra avant tout occuper l’espace d’un livre.

                Le Liban de Saïd Aql équivaut à une histoire mythique et humaine et devra, à ce titre, occuper un point de rayonnement du monde. Pour cela, le poète le situe au commencement des civilisations, des savoirs et des valeurs.

                Au niveau purement littéraire, la plupart des critiques et historiens de la littérature hésitent à le placer dans un courant littéraire précis. Certains le considèrent « symboliste » (Antoine Ghattas Karam), d’autres « romantique » entaché de maniérisme intellectuel (Elia Hawi), ou d’un symbolisme à la française (Yusuf El-Khal – Kamal Kheir-Beik). En réalité Saïd Aql est de tous les courants et d’aucun courant en particulier. Il n’est ni romantique pur, ni symboliste pur, ni parnassien pur. Il est l’un des premiers et véritables pionniers de la modernité poétique arabe tant au plan de la forme qu’à celui du contenu.

                J’ai aimé ce poète et j’ai respecté sa pensée, tout en n’étant pas de ses partisans inconditionnels. J’ai exercé un dialogue fructueux avec celui qui se trouvait sur l’autre bord tant au plan de la penséequ’à celui de la vision et des convictions. J’ai pu ainsi approfondir sa conception d’un Liban comme entité humaine, linguistique, porteuse de civilisation, de valeurs et de pensée. S’il n’a pas réussi à réaliser entièrement son projet, il a tout de même pu construire cette entité imaginaire d’un Liban éternel et bâtir l’architecture originale de sa poésie.

                En Saïd Aql, j’ai pu rencontrer celui qui, pour moi, représentait l’Autre. Je l’ai accepté dans son altérité et dans sa différence, et je l’ai aimé sans pour autant m’identifier à lui ou le refuser.

                Aujourd’hui, alors que tous les Libanais ont fini par se convaincre d’« un Liban, patrie éternelle pour tous les Libanais », il leur faut relire ce que Saïd Aql avait écrit dans « Qadmus » et dans « Si le Liban racontait » (Lubnan In Haka) et dans certains poèmes de « Kama al-A’mida » (Tels des piliers) et dans les éditoriaux qu’il avait rédigés pour le quotidien « Lissan Ul-Hal », afin qu’ils puissent lancer les fondements d’une entité indépendante mais aussi partie intégrante d’une « Arabité »- qui a elle aussi besoin d’être définie – qui accepte la différence et les spécificités sans fusion ni conflit.

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ZOGHEIB, Henri

Saïd Akl / Henri ZOGHEIB. – Beyrouth : Orient des livres (L’), 2014.

Résumé : La stature du poète Saïd Akl est telle que les biographes ont rarement osé s’aventurer sur les chemins de sa vie, à l’instar des traducteurs, impuissants devant ses poèmes si bien cons¬truits qu’ils paraissent impossibles à adapter dans une autre langue… Le mérite d’Henri Zoghaib est double : il a eu le courage de gravir cette monta¬gne qu’on croyait inaccessible ; il a agencé habilement les réponses de son illustre interlocuteur afin de rendre son portrait plus vivant et plus crédible..

Cote: FL840.9 AKL. http://beyrouth.opac3d.fr/s/id_beyrouth_I55234.html

http://newspaper.annahar.com/article/187986-

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